Ramadan & la biologie du manque

Et si le manque était le meilleur cadeau que tu pouvais t'offrir ?

Voilà une question qui aurait probablement choqué nos ancêtres. Eux qui couraient après la nourriture. Qui stockaient, qui rationnaient, qui priaient pour ne pas manquer.

Nous, on a réglé ce problème. Et on en a créé un autre.

Aujourd'hui, on mange avant d'avoir faim. On se distrait avant de s'ennuyer. On consomme du plaisir comme on fait défiler un fil d'actualité : en continu, sans pause, sans intention.

Et pourtant. Quelque chose résiste.

Le corps, lui, n'a pas oublié les règles du jeu.

La dopamine déteste l'abondance permanente

La dopamine — tu sais, ce neurotransmetteur qu'on associe au plaisir, à la motivation, à l'envie d'aller chercher quelque chose — ne fonctionne pas comme un robinet qu'on ouvre et qu'on laisse couler.

Elle fonctionne par contraste.

Quand tout est disponible en permanence, les récepteurs dopaminergiques s'adaptent. Ils downregulent, pour parler comme les neurobiologistes. En gros pour faire simple: ils deviennent moins sensibles. Le cerveau s'habitue. Ce qui te rendait heureux hier te laisse indifférent aujourd'hui. Un peu comme les drogues qui poussent leurs utilisateurs à en vouloir toujours plus…

C'est le principe de la tolérance, et ce n'est pas réservé aux drogues dures. C'est exactement la même mécanique avec la nourriture, les réseaux sociaux, les achats compulsifs, la stimulation permanente.

Mais ne rigole pas en lisant cela, on est tous des drogués car nous voulons tous recevoir notre dose de dopamine ou de sérotonine chaque jours et sans ça on ne pourrait même pas vraiment vivre. Comme quoi rien n’est bon ou mauvais mais c’est une question de frequence et d’intensité…

Plus tu as tout, moins tu ressens.

Et voilà où le Ramadan entre en scène — de façon totalement inattendue.

Johnny avait compris quelque chose

Oui, Johnny Hallyday.

"L'envie d'avoir envie."

Derrière cette phrase qui sonne comme un slogan de parfum, se cache une vérité neurobiologique d'une précision redoutable.

Le désir a besoin d'espace pour exister. L'envie se nourrit du manque, pas de l'excès.

Quand tu jeûnes plusieurs heures, quelque chose se passe dans le cerveau. L'attente crée ce que les chercheurs appellent une anticipatory dopamine release — une montée de dopamine liée à l'anticipation de la récompense. Pas à la récompense elle-même. À l'attente de celle-ci.

Autrement dit : ton cerveau commence à vibrer avant même que tu aies posé les lèvres sur quoi que ce soit.

Et quand la rupture du jeûne arrive ? La sérotonine s'active, les endorphines se libèrent, et la glycémie remonte progressivement. Ce n'est plus un simple repas. C'est un signal neurobiologique d'une intensité que ton cerveau n'avait peut-être pas ressentie depuis des semaines.

Le plaisir redevient réel.

Une pause métabolique (que dont tout le monde aurai besoin)

Parlons biologie pure, sans mystique, sans idéologie.

Quand tu jeûnes, plusieurs choses se produisent en cascade.

Le taux d'insuline chute. Et ça, c'est une très bonne nouvelle pour un corps qui passe ses journées à gérer des pics glycémiques à répétition. L'insuline basse, c'est la porte ouverte à la lipolyse — la capacité du corps à puiser dans ses réserves de graisses. Le métabolisme change de carburant.

Ensuite, le système digestif se repose. On sous-estime dramatiquement le coût énergétique de la digestion. Entre 20 et 30 % de notre énergie quotidienne peut partir dans ce processus. Quand il s'arrête, l'énergie se redistribue. Elle va vers la réparation cellulaire, vers le cerveau, vers les fonctions de régénération.

Et puis, il y a l'autophagie. Ce mécanisme fascinant — qui a valu le Prix Nobel à Yoshinori Ohsumi en 2016 — par lequel les cellules se "mangent" elles-mêmes pour éliminer leurs composants défectueux. Le jeûne l'active. C'est littéralement le corps qui fait son ménage de printemps, au niveau cellulaire.

Tout ça pour dire une chose simple : le corps n'est pas conçu pour l'excès permanent. Il est conçu pour l'alternance.

Comme la nature. Comme les saisons. Comme la nuit et le jour.

3 solutions concrètes pour ne pas saboter ce que le jeûne vient de construire

Bon. Tu as tenu toute la journée. Tu as résisté. Tu mérites quelque chose.

Et là, le cerveau — ce traître — te murmure : vas-y, tu l'as bien mérité, gâteau, soda, tout en même temps, maintenant.

C'est exactement le piège.

Après plusieurs heures de jeûne, la sensibilité à l'insuline est au maximum. Le corps est prêt à absorber ce que tu lui donnes avec une efficacité redoutable. Si tu lui envoies un bolide de sucres rapides, il va déclencher un pic d'insuline brutal, suivi d'une chute glycémique tout aussi brutale. Fatigue immédiate, somnolence, fringale une heure après. Tu viens de transformer un moment de régénération en montagnes russes métaboliques. Bravo.

Alors voilà trois solutions simples, dans l'ordre où le corps en a besoin.

Solution 1 — Réhydrater avant tout. L'eau n'est pas optionnelle ici. Le volume sanguin a baissé toute la journée, la perfusion cérébrale s'est réduite. Ton cerveau est littéralement en sous-pression. Un grand verre d'eau, lentement, avant n'importe quoi d'autre. Si tu veux aller plus loin : eau + une pincée de sel non raffiné + quelques gouttes de citron. Des électrolytes naturels pour restaurer l'équilibre minéral rapidement.

Solution 2 — Rompre le jeûne en douceur, pas en fanfare. Quelques dattes — deux ou trois, pas douze. Pas parce que c'est la tradition, mais parce que c'est biologiquement cohérent : glucose naturel pour recharger le cerveau, potassium pour les muscles et le système nerveux, fibres pour freiner l'absorption et éviter le pic. Ajoute une soupe tiède si possible. Le corps a besoin d'un signal doux, pas d'un choc.

Solution 3 — Construire un vrai repas, pas une récompense. Le repas principal doit répondre à une logique simple : protéines + bons lipides + fibres + glucides complexes. Les protéines apportent les acides aminés nécessaires à la dopamine et à la sérotonine — autrement dit, à ton équilibre émotionnel de la soirée. Les légumes nourrissent le microbiote, qui influence directement ton humeur et ton sommeil. Les glucides complexes — riz complet, quinoa, légumineuses — maintiennent la glycémie stable sur la durée. Et les bons lipides — huile d'olive, oléagineux — ralentissent la digestion et soutiennent la fonction cérébrale.

Ce n'est pas une contrainte. C'est de la mécanique de précision.

Le sportif et celui qui déteste courir ont le même problème

Il y a un chapitre dans mon livre Au-delà des apparences qui s'appelle Différencier.

L'idée centrale : la dualité n'est pas un problème à résoudre. C'est un point d'appui pour trouver l'équilibre.

Chaud / froid. Effort / repos. Manque / abondance. Ces opposés ne s'annulent pas. Ils se complètent.

Mais — et c'est là où ça devient intéressant — accepter la dualité ne se fait pas naturellement. Ça demande un effort conscient. Un effort qui ressemble, étrangement, à celui que doit fournir un sportif.

Prends quelqu'un qui adore courir. Sa tentation, c'est de ne jamais s'arrêter. De confondre la performance avec l'excès. De ne pas accepter que la pause fait partie de l'entraînement. Et prends quelqu'un qui déteste courir. Sa tentation, c'est d'éviter. De trouver mille bonnes raisons de rester immobile.

Dans les deux cas, le vrai effort n'est pas physique. Il est intérieur. L'un doit trouver la force de s'arrêter. L'autre doit trouver la force de commencer.

Le Ramadan fonctionne exactement comme ça. Il ne demande pas le même effort à tout le monde. Mais il demande un effort à tout le monde.

Et cet effort — celui d'aller vers ce qui nous résiste — c'est précisément la définition de l'ouverture.

Ce que le Covid nous a montré (et qu'on a déjà oublié)

Souviens-toi de mars 2020.

Les avions cloués au sol. Les usines à l'arrêt. Les villes silencieuses.

Et la nature ? Elle a repris ses droits en quelques semaines. Des dauphins dans des ports qu'ils n'avaient pas vus depuis des décennies. Des villes sans pollution visible. Des oiseaux qu'on n'entendait plus.

Le corps humain fonctionne exactement pareil.

Quand on lui donne une pause, il répare. Quand on lui impose le silence, il régénère. Quand on lui retire le bruit constant de la surstimulation, il recalibre.

Ce n'est pas de la philosophie orientale. C'est de la neurologie de base.

Quand le corps prend le dessus — et qu'on ne l'a pas vu venir

Dans ma série de conférences La Trilogie des Excès, je parle de trois formes d'excès qui, combinées, finissent toujours par aboutir au même endroit : le corps.

La première conférence traite de l'excès émotionnel. La deuxième, de l'excès du mental. La troisième — Quand le corps prend le dessus — est celle où on comprend enfin pourquoi les deux premières ont tout déclenché.

Parce que le corps ne ment pas. Il ne juge pas. Il encaisse.

Longtemps, silencieusement, il absorbe les émotions non digérées, les pensées en boucle, la surcharge permanente. Et puis un jour, il envoie un signal. Fatigue inexpliquée. Tension. Trouble digestif. Irritabilité chronique.

Ce ne sont pas des dysfonctionnements. Ce sont des messages.

Et le Ramadan — biologiquement, neurologiquement, indépendamment de toute croyance — est l'une des rares pratiques qui force à écouter ces messages. Pas parce qu'il supprime l'excès d'un claquement de doigts. Mais parce qu'il impose une interruption. Un espace. Un silence dans lequel le corps peut enfin parler.

La douche froide fonctionne pareil, d'ailleurs. Personne n'a envie d'une douche froide le matin. Et pourtant, le choc thermique active le système nerveux parasympathique, réduit le cortisol, améliore la résistance au stress. Le manque de confort produit du confort durable.

C'est le paradoxe que notre société a du mal à avaler : ce qui est difficile dans l'instant est souvent ce qui répare sur le long terme. Et je le répète tout le temps, tout ce qui est positif à court terme finira par devenir négatif à long terme, et inversement.

Ce que le Ramadan réapprend, en réalité

Au fond, au-delà de la dimension spirituelle ou culturelle, le Ramadan est une rééducation biologique et une école d'ouverture.

Il réapprend quelque chose que notre société de l'abondance a effacé méthodiquement : la valeur du manque.

Pas le manque comme punition. Le manque comme outil de recalibrage. Comme levier de sensibilité. Comme condition du plaisir.

Il nous invite aussi à quelque chose de plus subtil : accepter ce qui nous résiste.

Écouter quelqu'un qui nous énerve. Explorer un domaine qu'on serait tenté de critiquer. Accepter une pratique qu'on ne comprend pas encore. C'est ça, l'ouverture réelle. Pas l'ouverture confortable, celle qui consiste à accepter ce qu'on aimait déjà. L'ouverture difficile — celle qui demande l'effort du sportif qui ne veut pas s'arrêter, ou de celui qui ne veut pas démarrer.

Et pour ceux qui me connaissent, vous savez que je ne peux pas parler d'équilibre sans parler des 4 éléments.

Le Feu dynamise, décide, agit. L'Eau ressent, relie, protège. L'Air communique, comprend, relie les idées. La Terre stabilise, sécurise, ancre.

Chaque élément a ses excès. Chaque élément a ses manques. Et chaque élément a besoin de son opposé pour exister pleinement.

L'hiver est nécessaire à l'été. Le printemps n'existe que parce qu'il y a un automne. La nature nous l'enseigne en permanence — et nous, on fait semblant de ne pas voir.

Un profil Feu en excès brûle tout sur son passage — impulsivité, agressivité, incapacité à s'arrêter. Son équilibre ne viendra pas de plus de Feu. Il viendra de l'Eau — de la capacité à ressentir, à ralentir, à protéger.

Un profil Terre en manque dérive — instabilité, insécurité, perte de repères. Son ancrage ne viendra pas d'une injonction à "se stabiliser". Il viendra du Feu — d'un élan, d'une décision, d'un mouvement.

C'est ça, le paradoxe de l'équilibre : on ne le trouve pas en restant dans ce qu'on est. On le trouve en allant vers ce qu'on n'est pas encore.

Le Ramadan, dans ce sens, est une invitation à explorer son opposé. Pour le Feu qui consomme en permanence : l'arrêt. Pour la Terre qui cherche la sécurité dans la nourriture : le vide. Pour l'Air qui tourne en boucle dans sa tête : le silence du corps. Pour l'Eau qui absorbe toutes les émotions des autres : un espace à soi.

Ce n'est pas une punition. C'est un rééquilibrage par le contraste.

Certains m’ont posés la question et non, je ne pratique pas le Ramadan mais je respect tellement ceux qui le font. En revanche ce que je pratique, c'est le jeûne hydrique — cinq jours complets, sans apport calorique. Une autre forme d'interruption volontaire du bruit permanent.

Et 2027 sera peut-être ma première année pour explorer le Ramadan au-delà de son aspect religieux — non par mimétisme, mais par respect profond pour une pratique dont la justesse scientifique, je dois l'admettre, me fascine depuis longtemps.

Sans contraste, il n'y a pas de perception. Sans obscurité, la lumière n'a aucune signification. Sans pause, le son n'est que du bruit.

Et sans faim, un repas n'est qu'un acte automatique.

La vraie question que cet article pose, finalement, ce n'est pas "faut-il jeûner ?"

C'est celle-ci :

Dans combien d'autres domaines de ta vie tu t'es privé du manque — et donc, sans le savoir, du plaisir ?

Le corps, lui, connaît déjà la réponse. Il attend juste qu'on l'écoute.

Si cet article t'a fait réfléchir — sur le manque, sur l'alternance, sur ce que tu évites peut-être depuis trop longtemps — alors il fera probablement le même effet à quelqu'un que tu connais.

Partage-le s’il te plais. Pas pour convaincre. Juste pour ouvrir une conversation et me donner un coup de main au passage .

C'est ça aussi, l'ouverture.

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Respiration & Énergie mystique de la Kundalini.