COMMUNIQUER — Pourquoi on peut s’aimer et pourtant ne plus réussir à se comprendre
Il suffit parfois d’une situation très banale pour comprendre à quel point deux personnes qui s’aiment peuvent finir par ne plus réussir à se comprendre. L’un rentre du travail avec une journée compliquée derrière lui et commence à raconter ce qui s’est passé. Il cherche surtout à déposer ce qu’il a vécu, à être entendu, peut-être simplement à sentir que l’autre comprend pourquoi il est tendu ou fatigué. Mais en face, la personne qui l’écoute cherche presque immédiatement une solution. Elle conseille, propose, corrige, explique ce qu’il aurait fallu faire ou ce qu’il faudrait répondre la prochaine fois. Très vite, celui qui voulait être entendu se sent incompris, tandis que celui qui cherchait à aider a l’impression que ses efforts sont rejetés.
C’est ainsi que commencent de nombreuses disputes. Pas nécessairement parce que l’amour a disparu, ni même parce qu’il existe un véritable désaccord de fond, mais simplement parce que deux personnes ne sont pas en train d’avoir la même conversation. L’une cherche de la compréhension, l’autre cherche une solution. L’une parle avec une intention, l’autre reçoit les mots avec son propre mode de fonctionnement.
Dans le Programme S, j’aime représenter ce mécanisme sous une forme simple : état nerveux → intention réelle → mots choisis → effet reçu. Nous avons tendance à penser que la communication commence avec les mots. En réalité, elle commence souvent bien avant. Notre état intérieur influence notre respiration, notre ton de voix, notre regard, notre posture, notre rythme de parole et même les mots que nous choisissons. Lorsque nous sommes calmes, une remarque peut être entendue comme une simple observation. Lorsque nous sommes déjà tendus, fatigués ou sur la défensive, cette même remarque peut être reçue comme une attaque.
Il suffit de prendre une phrase très simple comme « Qu’est-ce qu’il y a ? ». Selon la manière dont elle est prononcée, elle peut vouloir dire « Je suis là, raconte-moi » ou au contraire « Qu’est-ce qu’il y a encore ? ». Les mots sont presque identiques, mais le message reçu n’a rien à voir. Notre cerveau ne traite jamais uniquement une suite de mots. Il analyse aussi le ton, les expressions du visage, les silences, la distance, les gestes et tout ce qui accompagne le langage verbal.
C’est aussi pour cette raison qu’une discussion peut très rapidement basculer. Lorsqu’un système nerveux commence à percevoir de la menace, même légère, il devient plus attentif aux signes qui pourraient confirmer cette menace. Une question peut être interprétée comme un reproche, une tentative d’aide comme une intrusion et un silence comme du mépris. À ce moment-là, nous croyons parfois encore discuter du problème initial, alors que deux systèmes nerveux sont surtout occupés à se protéger.
Comprendre cela change déjà beaucoup de choses, car cela oblige à ne plus regarder seulement ce qui est dit, mais aussi ce qui cherche réellement à être exprimé. Une personne qui dit « Laisse-moi tranquille » ne demande pas forcément qu’on s’éloigne durablement d’elle. Elle peut simplement être dépassée, ne plus savoir quoi dire ou avoir besoin de retrouver un peu de calme avant de poursuivre la discussion. De la même manière, une personne qui demande « Tu m’aimes encore ? » ne pose pas toujours une question théorique sur l’existence de l’amour. Elle peut surtout être en train de dire : « Je ne ressens plus ce qui me permettait de me sentir aimé par toi. »
Cette nuance est essentielle, notamment dans les relations de couple. J’entends parfois des personnes dire : « Je ne comprends pas pourquoi ma femme me dit que je ne l’aime pas. Je lui achète des bijoux, je lui offre des voyages, je lui ai changé sa voiture. Qu’est-ce que je dois faire de plus ? » La question est intéressante, car toutes ces choses peuvent être de véritables preuves d’amour pour celui qui les donne. Pourtant, elles ne correspondent pas nécessairement à ce que l’autre personne a besoin de recevoir pour ressentir cet amour.
Pour certaines personnes, offrir une voiture plus confortable, sécuriser financièrement le foyer ou anticiper les problèmes constitue une marque très forte d’engagement. Pour d’autres, ce qui compte davantage sera de partager un moment, de vivre quelque chose ensemble, d’échanger longuement ou simplement d’être écouté sans que l’autre cherche immédiatement à répondre. On peut alors se retrouver dans une situation paradoxale où l’un pense : « Je lui donne tout et ce n’est jamais assez », tandis que l’autre pense : « J’ai beaucoup de choses, mais pas ce dont j’ai réellement besoin. »
C’est ici que l’approche des quatre éléments utilisée dans le Programme S devient intéressante. Je ne considère pas Feu, Air, Eau et Terre comme des cases rigides dans lesquelles il faudrait ranger les individus. Il s’agit plutôt d’une grille de lecture permettant de mieux comprendre certaines tendances, certains besoins et certaines façons d’entrer en relation avec le monde.
Une personne avec une forte dimension Terre pourra par exemple avoir besoin de stabilité, de cohérence, de fiabilité, de sécurité et de preuves concrètes. Pour elle, l’amour pourra beaucoup passer par les actes : être présent, tenir ses engagements, prévoir, construire et protéger. Une personne davantage marquée par l’Eau pourra être particulièrement sensible à la qualité du lien émotionnel, à la proximité, au sentiment d’être comprise, à l’attention portée à ce qu’elle ressent et à la capacité de partager des moments chargés d’émotion. Une personne Air pourra être davantage nourrie par le dialogue, les idées, les échanges, la liberté, la compréhension mutuelle ou la stimulation intellectuelle. Enfin, une personne Feu pourra rechercher davantage l’intensité, le désir, l’action, la reconnaissance, la passion ou le sentiment qu’il se passe réellement quelque chose dans la relation.
Bien entendu, personne ne se résume à un seul élément. Nous sommes tous composés de plusieurs tendances, qui peuvent également évoluer au cours de la vie. Mais cette lecture permet de comprendre une chose très simple : ce que je considère comme une preuve d’amour n’est pas nécessairement ce que l’autre reconnaît comme une preuve d’amour. Et l’une des erreurs les plus fréquentes consiste à donner à l’autre ce que nous aimerions nous-mêmes recevoir.
Cette idée permet aussi de mieux comprendre pourquoi certaines personnes nous attirent autant. Derrière le mot « aimer », il existe bien sûr de l’attachement, du désir, des souvenirs, des habitudes communes et tout ce qui construit progressivement une relation. Mais il existe aussi cette sensation particulière que l’autre possède quelque chose qui vient répondre à une partie de nous.
Pour vulgariser cette idée, j’aime utiliser une image très simple. Imaginons qu’il soit possible de transformer certaines de nos caractéristiques en valeurs numériques. Une personne pourrait par exemple présenter, sur quatre dimensions différentes, des valeurs comme -5, +4, -9 et +2. Ces chiffres n’auraient évidemment pas pour vocation de résumer un être humain, mais uniquement de représenter certaines tendances. L’intérêt apparaît lorsque l’on imagine qu’une autre personne possède naturellement des qualités qui viennent répondre à ces valeurs. Là où l’un manque de stabilité, l’autre en apporte. Là où l’un réfléchit longtemps, l’autre passe plus facilement à l’action. Là où l’un ressent énormément, l’autre prend du recul. Là où l’un s’emballe, l’autre apaise.
C’est souvent dans ce type de complémentarité que naît cette impression difficile à expliquer : « Avec cette personne, quelque chose fonctionne. » Nous disons alors qu’elle nous complète, qu’elle nous apaise, qu’elle nous stimule ou qu’elle nous permet d’être davantage nous-mêmes. Il ne s’agit pas nécessairement de trouver quelqu’un qui nous ressemble, mais parfois au contraire quelqu’un dont certaines différences viennent compléter nos propres déséquilibres.
C’est également pour cela que ce qui nous attire chez quelqu’un peut finir, avec le temps, par nous agacer. Au début d’une relation, une personne très spontanée peut sembler vivante, légère et excitante. Quelques années plus tard, cette même spontanéité pourra être décrite comme un manque d’organisation. Une personne très stable pourra d’abord nous rassurer, puis finir par nous sembler rigide. Une grande sensibilité pourra être perçue comme de la profondeur, avant d’être vécue comme une susceptibilité excessive. Une forte détermination pourra d’abord inspirer confiance, puis être interprétée comme une volonté de tout contrôler.
La personne n’a parfois pas énormément changé. Ce qui a changé, c’est notre manière de recevoir une caractéristique qui, au départ, faisait justement partie de ce qui nous attirait chez elle. Lorsque la relation est sereine, la différence est facilement vécue comme une complémentarité. Lorsque la tension s’installe, cette même différence peut devenir une opposition.
C’est ici que j’aime reprendre la notion de longueur d’onde, déjà abordée dans le module Différencier. Il faut bien sûr comprendre cette notion comme une analogie lorsque l’on parle de relations humaines, et non comme une équivalence physique. Mais l’image reste intéressante. Une onde comporte des variations, des valeurs positives et négatives, des points hauts et des points bas. Deux positions peuvent sembler opposées tout en appartenant au même mouvement.
Dans une relation, cela peut ressembler à cela. L’un peut avoir tendance à accélérer lorsque l’autre ralentit. L’un parle lorsqu’il ressent un problème, tandis que l’autre a besoin de silence pour comprendre ce qu’il ressent. L’un cherche à analyser, l’autre à ressentir. L’un prend des risques, l’autre cherche à sécuriser. Ils peuvent donc sembler opposés tout en participant au même équilibre relationnel.
Être « sur la même longueur d’onde » ne signifie alors pas forcément être identiques, penser la même chose ou réagir de la même manière. Cela peut aussi signifier que deux personnes possèdent des différences capables de fonctionner ensemble. L’opposé n’est pas toujours l’ennemi. Il peut également être le complémentaire.
Le problème apparaît souvent lorsque nous cessons de considérer la différence comme une complémentarité et que nous commençons à vouloir que l’autre fonctionne comme nous. C’est à ce moment-là qu’apparaissent des phrases comme : « Pourquoi tu ne réagis pas normalement ? », « Pourquoi tu as besoin d’en parler pendant une heure ? », « Pourquoi tu veux toujours être seul ? », « Pourquoi tu ne peux pas simplement me dire ce que tu veux ? » ou encore « Pourquoi tu compliques toujours tout ? »
Mais derrière le mot « normalement » se cache très souvent une idée beaucoup plus simple : comme moi.
Communiquer ne consiste donc pas seulement à apprendre à mieux choisir ses mots. Cela consiste aussi à comprendre comment l’autre reçoit ces mots, ce qu’il cherche réellement à obtenir et ce dont il a besoin à ce moment précis. Il s’agit en quelque sorte d’apprendre à traduire son propre fonctionnement, tout en apprenant progressivement le langage de l’autre.
Une question très simple peut déjà éviter de nombreux malentendus : « Qu’est-ce que tu attends de moi là, maintenant ? Est-ce que tu veux que je t’écoute, que je te donne mon avis ou peut-être qu’on cherche une solution ensemble ? » Cette question oblige à quitter quelques instants notre propre logique pour chercher à comprendre celle de la personne qui se trouve en face de nous.
On peut donc profondément aimer quelqu’un et malgré tout ne plus réussir à le comprendre. Ce n’est pas forcément la preuve que la relation ne fonctionne plus. C’est parfois simplement le signe que les deux personnes parlent encore avec leurs propres codes sans avoir appris à reconnaître ceux de l’autre.
L’amour crée le lien, mais il ne garantit pas automatiquement la compréhension. Cette compréhension demande parfois de ralentir, d’observer son propre état, de chercher l’intention réelle derrière les mots et d’accepter que l’autre puisse avoir besoin de quelque chose de très différent de ce que nous aurions nous-mêmes aimé recevoir.
C’est peut-être là que commence véritablement la communication : non pas lorsque nous avons trouvé les bons mots, mais lorsque nous avons compris à qui nous sommes en train de parler.

